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Question En nowhere chez les loups

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il y a 11 ans 8 mois #25669 par invité
invité a créé le sujet : En nowhere chez les loups
Partir sur un coup de tête explorer une région ou à la découverte d’une ville inconnue ne convient sans doute pas à n’importe qui. Pourtant, le nowhere est une activité à laquelle on s’adonnait avec plaisir dans les années ’50 et ’60. C’est exactement ce que j’ai fait un vendredi matin du mois de mai en quittant Montréal, en autobus, à destination de Lac-des-Écorces, tout près de Mont-Laurier. La seule condition que je m’étais imposée comme but ultime à cette expédition était de faire du camping sauvage.

Arrivé à destination, j’ai fait du pouce en direction nord pour voir où le hasard m’emmènerait. Après quelques minutes, un couple très gentil de Chute-Saint-Philippe, à 15 minutes de là, me prend en voiture. Je leur expose mon projet et ils m’informent qu’il y a justement derrière leur village un vaste réseau de pistes de ski de fond qui sert à la randonnée une fois la belle saison arrivée. Ça me semble tout bon et je décide de suivre leur recommandation.

Chargé de provisions et de matériel de camping, je commence donc mon expédition en fin de matinée. La forêt mixte y est magnifique, peuplée d’arbres de toutes essences ; sapin, bouleau, pruche, pin, hêtre, érable et toutes les autres que j’oublie. De plus, la visibilité en forêt est excellente, car aux branches les bourgeons commencent tout juste à éclater. Au sol, les fleurs printanières jaillissent de partout ; trille pourpre, blanc, ou jaune, et muguet des bois dont je hume le parfum avec délice. Le ciel était sans nuage et en quelques heures j’ai pu visiter deux sites panoramiques époustouflants, apercevoir des biches, une perdrix, et même causer à un écureuil roux curieux, descendu sur un tronc d’arbre à un mètre de moi. J’ai bien voulu laisser quelques graines de tournesol pour le remercier.

Pour le premier soir, je décide de dresser ma tente aux abords de l’Étang aux Castors. Ce n’est qu’une fois dans mon sac de couchage que je me rends compte que je ne suis pas seul. En effet, à la brunante s’élève une chorale de plusieurs centaines de grenouilles en mal d’amour. Leur croassement regroupé est tellement fort que je crains de ne pouvoir m’endormir. Mais, après six heures de marche, je succombe rapidement à la fatigue.

Après une nuit sous le point de congélation, je me réveille dans un paysage enveloppé de brouillard. Une pluie fine ajoute une pointe de mystère au décor typique de l’étang, composé de marécages fumants entrecoupés d’amas de branches et transpercés ça et là de cèdres morts, noyés sous la montée des eaux, au tronc couleur de plomb et aux branches desquels s’accroche la mousse épiphyte vert tendre. C’est volontiers que je commence ma journée en explorant ce décor nébuleux. Presque tout de suite, à moins de 50 mètres de ma tente, je découvre des ossements qui s’avèrent être les restes de deux chevreuils. Il semblerait que dans les Hautes-Laurentides les populations de loups se portent bien. Et puis, ça fait toujours chaud au cœur de savoir que l’on campe, seul, sur leur territoire de chasse…

Je décide de poursuivre ma route en empruntant cette fois un sentier plus éloigné du village. Chemin faisant, je trouve une troisième carcasse de chevreuil, plus fraîche que les précédentes. Décidément, ça joue dur dans la forêt de Chute-Saint-Philippe. Il faut aussi savoir qu’ici la très grande densité de chevreuils s’explique par le fait que les habitants des environs les nourrissent l’hiver. La présence des loups est en soit un bienfait, car elle permet de contrôler cette surabondance de cervidés. En effet, je remarque que le sous-bois a été brouté de façon systématique. Le sol est jonché de crottin et parcouru d’innombrables pistes de chevreuil. La présence des loups, qui laissent parfois un peu de viande sur les carcasses, attire aussi les ours, les coyotes, les renards, et les oiseaux (corneilles, geais). La forêt autour de Chute-Saint-Philippe est donc un écosystème très riche.

Le deuxième soir je trouve une petite clairière tapissée de mousses et de lichens, où il est fort agréable dormir. Je prends plaisir à me croire sur la toundra. Ce soir-là, je suis bercé par les hululements d’un grand-duc.

Le troisième jour je poursuis ma route et amorce le retour au village. En fin d’après-midi, j’aperçois quelque chose qui grouille sous un bouquet de trille, à une trentaine de mètres. Est-ce un chevreuil ? Non, c’est trop petit. On dirait des marmottes… Eh non ! Je comprends tout à coup que ce sont des louveteaux qui jouent près de leur tanière. Ma première réaction est de déguerpir tout de suite, car les loups ont l’habitude de laisser un gardien avec leurs petits pendant que le reste de la meute est en chasse. Après ce moment d’angoisse, je m’aperçois que leur visage est trop rond et qu’il s’agit en fait de quatre renardeaux. Quel soulagement ! À cet âge, il est bien difficile de faire la différence. De plus, il s’agit de renards argentés et leur pelage est donc presque de la même couleur que celle de louveteaux. Je les regarde jouer quelque temps et remarque que les parents ne sont pas aux alentours, avant de décider de m’approcher.

Au bruissement de mes pas, les renardeaux s’éclipsent dans leur tanière. Je m’assois tout près sans bouger, et après quelques minutes ils commencent à ressortir. Prudents, ils me reniflent et me regardent de leurs yeux bleu gris. Quel coup de foudre... Ensuite, à petits pas, curieux, ils se rapprochent. Et voilà finalement, n’ayant pas encore appris à craindre l’inconnu, qu’ils s’amusent devant moi. Je me retiens de les toucher, même si cela me serait facile, préférant les admirer dans leurs jeux enfantins. Expérience merveilleuse que celle-là !

Une dernière nuit de camping avant de retourner à Montréal et je me dirige vers le Petit Lac Kiamika. J’avais apporté fil et hameçons, et sur le sable de la plage je trouve une huître d’eau douce dont je me sers comme appât. Au deuxième lancer je ferre une truite que je rejette à l’eau car trop petite. Au troisième, une truite de taille tout à fait respectable. Celle-ci je la garde. J’ai donc réussi à attraper mon souper en moins de dix minutes. Ce soir-là, comme pour conclure mon expérience par une ode à la nature, je m’endors au son de hurlements lointains de loups.

En tout, j’ai passé trois jours en forêt et parcouru plus de vingt-cinq kilomètres à pied, sans voir l’ombre d’un être humain. Par contre, j’ai été comblé d’images inoubliables de la forêt et de ses habitants.

par Jacques Lalonde

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